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TNS : préparer sa retraite quand on est indépendant

Emeline Siron·

Fin 2023, un retraité dont le régime principal était un régime de non-salariés percevait 1 320 euros bruts par mois de pension de droit direct, contre 1 670 euros pour l'ensemble des retraités et 2 740 euros pour les anciennes professions libérales, selon la DREES. L'écart n'est pas une fatalité, il est la conséquence mécanique d'un mode de cotisation et d'un arbitrage répété année après année. Cet article détaille les régimes selon le statut, le PER, la cession du fonds et l'immobilier.

Retraite TNS : le niveau réel des pensions des indépendants

Préparer sa retraite quand on est indépendant, sous le statut de travailleuse non salariée que les organismes sociaux désignent par le sigle TNS, commence par un constat chiffré, et il n'est pas confortable. Fin 2023, la pension mensuelle brute de droit direct s'élevait en moyenne à 1 670 euros pour l'ensemble des retraités résidant en France, selon la DREES dans l'édition 2025 de son panorama Les retraités et les retraites. Elle atteignait 1 320 euros pour les retraités dont le régime principal d'affiliation était un régime de non-salariés, avec une dispersion considérable à l'intérieur de cette moyenne : 910 euros pour les non-salariés agricoles, 2 740 euros pour les professions libérales. Les données arrêtées à fin 2024, publiées par la DREES le 26 mai 2026, portent la moyenne d'ensemble à 1 705 euros bruts.

Ce déficit de pension n'est pas une fatalité statistique, c'est la conséquence mécanique de trois choses : une assiette de cotisation que l'indépendante arbitre elle-même, des régimes complémentaires moins généreux que l'Agirc-Arrco des salariés, et une confiance très répandue dans la revente future de l'entreprise ou de la patientèle. Les deux premières se corrigent par l'épargne, la troisième par la lucidité.

Cet article expose le fonctionnement des régimes selon le statut, les outils d'épargne retraite disponibles, le rôle réel de la cession du fonds, et l'apport de l'immobilier locatif. Il explique des mécanismes et donne des ordres de grandeur, il ne constitue ni une recommandation personnalisée ni une promesse de résultat. Les placements évoqués comportent, selon les cas, un risque de perte en capital et une liquidité limitée.

Les pensions par régime principal, fin 2023

Régime principal d'affiliationPension brute mensuelle, ensembleFemmesHommesCarrières complètes
Ensemble des retraités de droit direct1 670 euros1 310 euros2 090 euros2 000 euros
Régime général à titre principal, artisans et commerçants inclus depuis 20201 530 euros1 140 euros2 030 euros1 920 euros
Autre régime de non-salariés à titre principal1 320 euros990 euros1 640 euros1 330 euros
Non-salariés agricoles, MSA910 euros770 euros1 060 euros980 euros
Professions libérales2 740 euros2 060 euros3 140 euros3 120 euros
Fonction publique d'État, civils2 440 euros2 260 euros2 680 euros2 610 euros
Régimes spéciaux2 580 euros2 220 euros2 680 euros2 800 euros

Source : DREES, Les retraités et les retraites, édition 2025, tableau des pensions selon le régime principal d'affiliation, données arrêtées au 31 décembre 2023, montants arrondis à la dizaine d'euros. Ces montants incluent l'éventuelle majoration pour trois enfants ou plus et excluent les pensions de réversion.

Une comparaison plus délicate qu'il n'y paraît

Trois précautions de lecture s'imposent, et elles sont rarement rappelées. Première précaution : depuis l'intégration de la Sécurité sociale des indépendants au régime général en 2020, les artisans et les commerçants ne figurent plus dans la ligne des non-salariés mais dans celle du régime général. La moyenne de 1 530 euros du régime général mélange donc d'anciens salariés du privé et d'anciens indépendants, ce qui la tire vers le bas sans qu'on puisse isoler la part de chacun dans ce tableau.

Deuxième précaution : la très grande majorité des anciens indépendants sont polypensionnés. La DREES relève que la plupart des retraités passés par un régime de non-salariés ont aussi cotisé comme salariés, souvent pour plus de la moitié de leur carrière. La pension d'un ancien artisan n'est donc presque jamais issue à 100 % du régime des indépendants, ce qui rend l'écart apparent entre statuts plus faible que le sentiment commun, et l'écart réel sur les seules années travaillées en indépendant plus fort.

Troisième précaution, la plus révélatrice : dans son étude des taux de remplacement, la DREES écarte explicitement du champ les retraités dont le régime principal est un régime d'indépendant, d'agriculteur ou de profession libérale, faute de pouvoir rapporter la pension à un revenu d'activité comparable. Autrement dit, le fameux taux de remplacement médian net de 75 % constaté chez les anciens salariés du privé à carrière complète de la génération 1950 ne dit rien de votre situation si vous êtes indépendante. Vous n'avez pas de repère public équivalent, et c'est une raison de plus de faire le calcul vous-même.

Le poids du non-salariat en France

La population concernée n'est pas marginale. L'Insee dénombrait 4,4 millions d'indépendants en France en 2022, les micro-entrepreneurs représentant un peu plus de la moitié des non-salariés. Fin 2023, la DREES comptait 17,2 millions de retraités de droit direct, dont 840 000 relevant à titre principal d'un régime de non-salariés hors régime général, parmi lesquels 190 000 anciens professionnels libéraux. Ces ordres de grandeur expliquent que le sujet soit traité de façon très générique dans les publications officielles, alors que les situations individuelles varient énormément.

Pourquoi les pensions d'indépendant décrochent

Le décrochage n'a rien de mystérieux. Il tient à quatre causes qui se cumulent, et chacune se traite différemment.

L'assiette de cotisation, un arbitrage renouvelé chaque année

Une salariée ne choisit pas son assiette de cotisation retraite : elle est prélevée sur son salaire brut, avant qu'elle ne voie l'argent. Une indépendante cotise sur son revenu professionnel, et ce revenu résulte d'arbitrages qu'elle maîtrise, notamment le partage entre rémunération et dividendes pour une dirigeante de société. Or les dividendes ne créent aucun droit à la retraite. Chaque euro déplacé de la rémunération vers le dividende améliore la trésorerie immédiate et diminue la pension future, sans que rien ne le signale sur le moment. Notre article sur l'optimisation de la rémunération du dirigeant détaille cet arbitrage, et notre page sur la rémunération du dirigeant en pose le cadre.

Cet arbitrage est légitime, il n'a rien de répréhensible, et il peut être économiquement rationnel quand le différentiel de charges est important. Le problème n'est pas l'arbitrage, c'est de l'exercer pendant vingt ans sans jamais compenser par une épargne dédiée le droit à retraite auquel on a renoncé.

Des régimes complémentaires moins généreux

Un salarié du privé cotise à l'Agirc-Arrco, dont la pension complémentaire représente une part importante de sa retraite totale, souvent de l'ordre du tiers pour un non-cadre et davantage pour un cadre. Les artisans et commerçants relèvent du régime complémentaire des indépendants, dont le rendement et l'historique de points sont sensiblement différents. Les professions libérales disposent de régimes complémentaires propres à chaque section, dont les niveaux varient fortement d'une profession à l'autre, ce qui explique la dispersion observée dans le tableau ci-dessus.

Les années de démarrage, invisibles et coûteuses

Les deux ou trois premières années d'activité génèrent souvent un revenu faible, parfois nul. Elles valident peu ou pas de trimestres, et ce déficit ne se rattrape pas ensuite : la durée d'assurance requise pour le taux plein ne s'achète pas, sauf rachat de trimestres, coûteux et plafonné. Une carrière d'indépendante commencée à 28 ans avec trois années de revenus très faibles peut se retrouver, quarante ans plus tard, avec une décote qu'aucune épargne ne compense sur le plan des droits, seulement sur le plan du revenu disponible.

La confiance dans la revente

C'est la quatrième cause, et la plus lourde. Un nombre important de dirigeantes et d'indépendantes considèrent leur entreprise, leur fonds ou leur patientèle comme leur retraite, et n'épargnent donc rien à côté. Cette conviction transforme tout le plan de retraite en un pari sur un actif unique, illiquide, dont la valeur dépend souvent de la présence de la personne qui veut précisément s'en aller. Nous y consacrons une section entière plus bas, parce que c'est le point où les conséquences sont les plus lourdes et les moins réversibles.

Le fonctionnement des régimes selon votre statut

Le mot TNS, pour travailleur non salarié, recouvre des situations très différentes. Le régime de base, le régime complémentaire, l'assiette et les points de vigilance ne sont pas les mêmes selon que vous êtes artisane, commerçante, professionnelle libérale ou micro-entrepreneuse. Le tableau ci-dessous en donne la structure, les paragraphes suivants les nuances.

StatutRégime de baseRégime complémentaireAssiette de cotisationPoint de vigilance principal
Artisane, commerçanteRégime général, depuis l'intégration de la Sécurité sociale des indépendants en 2020Régime complémentaire des indépendants, en pointsRevenu professionnelAssiette minorée par l'arbitrage rémunération contre dividendes
Professionnelle libéraleCNAVPL, en points, ou CNBF pour les avocatesRégime propre à chaque section professionnelleRevenu professionnelÉcarts très importants d'une section à l'autre
Micro-entrepreneuseSelon l'activité, régime général ou CNAVPLSelon l'activitéChiffre d'affaires après abattement forfaitaireAucune cotisation minimale, donc aucun droit sans chiffre d'affaires
Gérante majoritaire de SARLRégime des travailleurs indépendantsRégime complémentaire des indépendantsRémunération, plus une fraction des dividendes au-delà de 10 % du capitalLes dividendes ne génèrent pas de droits à retraite
Présidente de SASRégime général, assimilée salariéeAgirc-ArrcoRémunération uniquementAucun droit acquis les années sans rémunération
Conjointe collaboratriceMême régime que le chef d'entrepriseMême régime complémentaireForfait ou fraction du revenu du chef d'entreprise, sur optionStatut à formaliser, sans quoi aucun droit propre n'est constitué

Artisanes et commerçantes

Depuis 2020, la retraite de base est gérée par le régime général et fonctionne selon les mêmes règles de calcul que celle d'une salariée : durée d'assurance, revenu annuel moyen des vingt-cinq meilleures années, taux. La différence tient au niveau des revenus déclarés et au régime complémentaire, qui est spécifique et fonctionne en points. Le fait d'être aligné sur le régime général pour la base ne signifie donc pas percevoir la même pension qu'une salariée à revenu identique.

Professions libérales

La retraite de base relève de la Caisse nationale d'assurance vieillesse des professions libérales, organisée en sections professionnelles, ou de la Caisse nationale des barreaux français pour les avocates. Elle fonctionne en points et non en trimestres pour le calcul de la pension de base, ce qui change la logique : ce n'est pas le revenu des meilleures années qui compte mais l'accumulation de points sur l'ensemble de la carrière. Les régimes complémentaires, propres à chaque section, expliquent l'essentiel des écarts entre professions, et c'est ce qui place la moyenne des anciennes professions libérales à 2 740 euros dans les données de la DREES.

Micro-entrepreneuses, le point le plus mal compris

Le régime micro-social prélève un pourcentage du chiffre d'affaires encaissé, ce qui a une conséquence directe et souvent ignorée : sans chiffre d'affaires, il n'y a aucune cotisation, donc aucun trimestre validé et aucun droit constitué. Il n'existe pas de cotisation minimale comme dans le régime classique des indépendants. Une année blanche en micro-entreprise est une année totalement perdue pour la retraite.

Les droits sont par ailleurs calculés sur le chiffre d'affaires diminué de l'abattement forfaitaire, soit 71 % pour la vente de marchandises, 50 % pour les prestations de services relevant des bénéfices industriels et commerciaux et 34 % pour les activités libérales, selon l'Urssaf. Un chiffre d'affaires de 30 000 euros en prestations de services ne constitue donc des droits que sur 15 000 euros de revenu reconstitué. À noter, l'Urssaf a indiqué qu'au 1er janvier 2026 la répartition du taux global de cotisations des auto-entrepreneurs évolue, la part de CSG et de CRDS diminuant au profit des cotisations ouvrant des droits individuels.

Les seuils du régime micro pour 2026 sont de 203 100 euros de chiffre d'affaires pour la vente de marchandises et de 83 600 euros pour les prestations de services, chiffres publiés par l'Urssaf. Le seuil de 77 700 euros que l'on lit encore fréquemment est périmé.

La frontière entre TNS et assimilée salariée

Une gérante majoritaire de SARL est travailleuse non salariée, une présidente de SAS est assimilée salariée et relève du régime général et de l'Agirc-Arrco. Le second statut coûte nettement plus cher en cotisations à rémunération égale, et il ouvre des droits supérieurs, notamment en complémentaire. Ce n'est ni mieux ni moins bien dans l'absolu, c'est un arbitrage entre coût immédiat et droits futurs, qui doit être posé explicitement plutôt que subi par défaut du choix de forme sociale.

Une précision importante pour les présidentes de SAS : l'absence de rémunération signifie l'absence totale de droits pour l'année, même si la société est bénéficiaire et distribue des dividendes. Beaucoup de dirigeantes se rémunèrent exclusivement en dividendes pendant plusieurs exercices et découvrent bien plus tard des années blanches à leur relevé de carrière. Notre page dédiée à la retraite du dirigeant traite cette articulation, et celle sur la prévoyance du dirigeant le volet arrêt de travail et invalidité, souvent tout aussi négligé.

Le PER et le Madelin, les outils dédiés

L'épargne retraite des indépendants a longtemps reposé sur le contrat Madelin. Depuis la loi Pacte, elle repose sur le plan d'épargne retraite. Les deux coexistent, et la question du transfert de l'un vers l'autre se pose dans presque tous les dossiers de TNS installés depuis longtemps.

Ce que le Madelin faisait, ce qu'il ne fait plus

Le contrat Madelin permettait à une travailleuse non salariée de déduire ses versements de son bénéfice imposable, en contrepartie de deux contraintes fortes : une obligation de versement annuel régulier, avec un montant minimal fixé au contrat, et une sortie obligatoire en rente viagère, sans possibilité de récupérer le capital. Depuis le 1er octobre 2020, aucun nouveau contrat Madelin ne peut être souscrit. Les contrats existants continuent de fonctionner et peuvent recevoir des versements.

Le transfert d'un Madelin vers un plan d'épargne retraite est possible et il fait sauter les deux contraintes, notamment celle de la sortie en rente. Il n'est pas automatiquement favorable pour autant : certains contrats anciens comportent des tables de mortalité et des taux de conversion en rente avantageux, qui disparaissent au transfert. La comparaison se fait contrat par contrat, en lisant les conditions générales, pas en appliquant une règle générale.

Les plafonds de déduction du PER en 2026

Le plafond de déduction applicable à une travailleuse non salariée atteint 88 911 euros pour 2026, avec un plancher de 4 806 euros. Pour une personne salariée, il s'établit à 37 680 euros avec un plancher de 4 710 euros, soit 10 % du plafond annuel de la sécurité sociale 2025. La confusion entre ces deux planchers est fréquente, ils ne s'appliquent pas aux mêmes personnes.

Deux nouveautés issues de l'article 9 de la loi de finances pour 2026 doivent être intégrées à tout raisonnement. D'une part, les versements ne sont plus déductibles à partir de 70 ans, ce qui ferme une fenêtre de transmission qui était utilisée. D'autre part, le report des plafonds non utilisés passe de trois à cinq ans pour les droits générés à compter de 2026, ce qui donne davantage de souplesse aux revenus irréguliers, situation typique d'une activité indépendante.

L'effet réel de la déduction, selon la tranche marginale

Le PER n'est pas une réduction d'impôt, c'est une déduction du revenu imposable. Son effet dépend donc entièrement de votre tranche marginale d'imposition, notion définie dans notre glossaire de la TMI. Le barème 2026 portant sur les revenus 2025 comporte des seuils de tranche à 11 600, 29 579, 84 577 et 181 917 euros après indexation de 0,9 % par la loi de finances pour 2026.

Tranche marginaleÉconomie d'impôt sur 10 000 euros versésEffort net d'épargneImposition du capital à la sortie, part des versementsIntérêt du mécanisme
0 %0 euro10 000 eurosBarème progressif, sans avantage acquisTrès faible, l'option de non-déduction est à étudier
11 %1 100 euros8 900 eurosBarème progressifFaible, le gain dépend de la baisse de tranche à la retraite
30 %3 000 euros7 000 eurosBarème progressifRéel si la tranche baisse à la retraite
41 %4 100 euros5 900 eurosBarème progressifFort, écart de tranche généralement significatif
45 %4 500 euros5 500 eurosBarème progressifMaximal, sous réserve du niveau de revenus à la retraite

La lecture de ce tableau appelle une mise en garde. L'économie d'impôt à l'entrée n'est pas un gain acquis, c'est un report : à la sortie en capital, la part correspondant aux versements déduits est imposée au barème progressif, et les gains supportent le prélèvement forfaitaire. Le mécanisme n'est réellement favorable que si votre tranche marginale à la retraite est inférieure à celle de l'année du versement, ce qui est fréquent mais jamais garanti. Le simulateur PER permet de tester votre cas, et notre comparatif PER ou assurance-vie pose les deux enveloppes côte à côte.

Le sujet est également discuté sans ménagement dans l'épisode consacré au PER du podcast Out of the Box, qui examine les cas où le dispositif ne tient pas ses promesses. Notre page sur le plan d'épargne retraite en détaille par ailleurs le fonctionnement complet, et le guide assurance-vie contre PER compare les deux fiscalités de sortie.

Blocage, déblocage anticipé et sortie

Les sommes versées sur un PER sont bloquées jusqu'à l'âge légal de départ à la retraite, avec des cas de déblocage anticipé limitativement énumérés : invalidité de la titulaire, de ses enfants, de son conjoint ou partenaire de pacte civil de solidarité, décès du conjoint ou partenaire, expiration des droits au chômage, surendettement, cessation d'activité non salariée à la suite d'un jugement de liquidation judiciaire, et acquisition de la résidence principale.

Ce dernier cas mérite attention pour une indépendante : il permet de mobiliser l'épargne pour un achat immobilier, mais la fiscalité de sortie s'applique alors, la part des versements déduits étant réintégrée au revenu imposable l'année du déblocage. La cessation d'activité à la suite d'une liquidation judiciaire est le cas spécifiquement conçu pour les travailleuses indépendantes, et il ne couvre pas une cessation volontaire.

Vendre son fonds, sa patientèle ou ses titres pour financer sa retraite

C'est le plan de retraite implicite de beaucoup d'indépendantes : travailler, construire une valeur, la vendre au moment de partir. Ce plan n'est pas absurde, il est simplement incomplet, parce qu'il fait reposer l'intégralité du revenu futur sur un actif unique, illiquide, dont la valeur se découvre au moment précis où l'on n'a plus la possibilité d'y remédier.

Ce que vaut une entreprise sans sa dirigeante

La valeur d'un fonds, d'une patientèle ou d'une société se mesure à ce qu'elle produit sans la personne qui la vend. Une activité de conseil dont les clients viennent par la réputation personnelle de la dirigeante, un cabinet dont les patients suivent la praticienne, un artisanat où le savoir-faire n'est pas transmis : dans ces trois cas, la valeur transmissible est faible, quel que soit le chiffre d'affaires historique. Ce n'est pas une question de qualité du travail, c'est une question de transférabilité.

Les leviers qui augmentent cette transférabilité sont connus et demandent du temps : une équipe qui tient l'exploitation sans la dirigeante, des contrats récurrents et cessibles, une comptabilité lisible sur plusieurs exercices, des baux et des autorisations transférables, une clientèle diversifiée plutôt que concentrée sur quelques comptes. Tous se construisent sur cinq ans, pas sur six mois. Notre guide sur la fiscalité de la cession d'entreprise traite du volet fiscal, mais la préparation opérationnelle le précède.

Les régimes d'exonération applicables

Le droit fiscal prévoit plusieurs dispositifs, qui ne visent pas les mêmes objets et ne se cumulent pas librement. Confondre l'exonération de la plus-value professionnelle sur un fonds et l'abattement applicable à la cession de titres de société est une erreur fréquente, aux conséquences chiffrées lourdes.

DispositifObjetSeuilsCondition principale
Article 238 quindecies du CGITransmission d'une entreprise individuelle ou d'une branche complète d'activité, fonds ou patientèleExonération totale jusqu'à 500 000 euros de valeur transmise, partielle entre 500 000 et 1 000 000 eurosActivité exercée depuis au moins 5 ans
Article 151 septies du CGIPlus-values professionnelles des petites entreprises, appréciées selon les recettesExonération totale jusqu'à 90 000 euros de recettes, dégressive jusqu'à 126 000 eurosActivité exercée depuis au moins 5 ans
Article 151 septies A du CGIPlus-values professionnelles réalisées lors du départ à la retraite de l'exploitanteExonération d'impôt sur le revenu, les prélèvements sociaux restant dusCessation des fonctions et liquidation des droits dans un délai encadré
Article 150-0 D ter du CGICession de titres de société par une dirigeante partant à la retraiteAbattement fixe de 500 000 euros, prorogé jusqu'au 31 décembre 2031Conditions de durée de détention, d'exercice et de calendrier de cessation

Deux précisions. L'abattement fixe de 500 000 euros de l'article 150-0 D ter a été prorogé jusqu'au 31 décembre 2031 par l'article 70 de la loi n° 2025-127 du 14 février 2025, et non par la loi de finances pour 2026 : la date compte pour planifier un départ. Et l'exonération d'impôt sur le revenu ne vaut jamais exonération de prélèvements sociaux, qui restent dus dans la plupart des configurations. Le net encaissé est donc toujours inférieur à ce que laisse croire le mot exonération.

Enfin, si la cession passe par l'apport préalable des titres à une holding, le report d'imposition de l'article 150-0 B ter du CGI s'applique avec ses propres contraintes : réinvestissement de 70 % du produit de cession lorsque la vente intervient moins de trois ans après l'apport, dans un délai de deux ans, avec conservation pendant cinq ans, selon l'article 11 de la loi n° 2026-103 du 19 février 2026 en vigueur depuis le 21 février 2026. Ce schéma n'est pas un outil de retraite : il conserve l'argent dans la société, il ne le met pas dans votre poche. Notre guide de l'apport-cession détaille ce point.

Quand la revente n'arrive pas

C'est le cas qu'il faut regarder en face, parce qu'il est fréquent et qu'il n'est presque jamais anticipé. Plusieurs scénarios conduisent au même résultat : le revenu attendu de la cession n'arrive pas, ou pas au moment prévu, ou pas au montant prévu.

Premier scénario, l'absence d'acquéreur. Certaines activités ne trouvent pas repreneur, pour des raisons de localisation, de secteur, de reprise de personnel ou de mise aux normes à financer. La cédante se retrouve alors à liquider, ce qui ramène la valeur à celle des actifs corporels, souvent une fraction de la valeur espérée.

Deuxième scénario, le prix divisé. La négociation part d'un multiple d'excédent brut d'exploitation ou de chiffre d'affaires, et se termine sur une valeur nettement inférieure après audit, retraitement de la rémunération de la dirigeante, révision des contrats non transférables et provision pour les risques identifiés. L'écart entre l'estimation de départ et le prix final n'est pas marginal, il est fréquemment du simple au double.

Troisième scénario, le paiement étalé et conditionné. Une part du prix est payée en compléments liés aux résultats futurs, une autre est immobilisée en séquestre au titre de la garantie d'actif et de passif pendant dix-huit à trente-six mois, et la cédante reste souvent en accompagnement pendant un à trois ans. Le prix affiché et le prix encaissé la première année n'ont alors rien à voir, et la retraite espérée arrive avec un décalage.

Quatrième scénario, l'événement de santé ou familial qui impose un arrêt non préparé. La valeur d'une activité dont la dirigeante s'est arrêtée brutalement décroche très vite, précisément parce que la clientèle et l'équipe se dispersent. C'est le scénario qui plaide le plus fortement pour dissocier le revenu de retraite du sort de l'entreprise, et pour traiter sérieusement le volet prévoyance en parallèle.

La conclusion pratique n'est pas de renoncer à vendre, c'est de ne jamais faire dépendre la totalité du revenu futur de cette vente. Un plan de retraite d'indépendante tient quand il comporte au moins deux sources indépendantes de l'entreprise : une épargne financière constituée régulièrement et, le cas échéant, un patrimoine immobilier dont les crédits arrivent à échéance avant la cessation d'activité. La cession devient alors un bonus, pas une fondation.

L'immobilier locatif comme complément de retraite

L'immobilier occupe une place particulière dans une stratégie de retraite d'indépendante, pour une raison précise : il permet de constituer un capital avec l'argent de la banque, à condition d'emprunter tant que les revenus le permettent.

Le crédit se prend quand on a des revenus

Une banque prête sur la base de revenus justifiés et stables, ce qui suppose au moins deux à trois exercices de bilans pour une indépendante. Le paradoxe est connu : la capacité d'emprunt est maximale pendant les années de bonne activité, et elle disparaît au moment de la cessation, précisément quand le besoin de revenu complémentaire apparaît. La séquence utile consiste donc à emprunter pendant l'activité et à caler la fin des crédits avant ou au moment de la cessation. Le simulateur de capacité d'emprunt et celui du taux d'endettement permettent de vérifier ce que la situation autorise.

Location meublée, ce qui a changé

La location meublée non professionnelle reste un régime lisible pour un complément de revenu. Le régime micro-BIC s'applique jusqu'à 83 600 euros de recettes pour un meublé classique, avec un abattement de 50 %, selon service-public.gouv.fr dans sa mise à jour du 15 avril 2026 : le seuil de 77 700 euros souvent cité est périmé. Pour les meublés de tourisme non classés, la loi du 19 novembre 2024 a ramené le seuil à 15 000 euros et l'abattement à 30 %.

Un changement majeur doit être intégré à toute projection de sortie : depuis l'article 84 de la loi n° 2025-127 du 14 février 2025, les amortissements déduits sont réintégrés dans le calcul de la plus-value pour les cessions réalisées à compter du 15 février 2025. Une réponse ministérielle du 24 mars 2026 a confirmé que tout le stock d'amortissements est concerné, y compris antérieur à 2025. Les résidences étudiantes et seniors, les établissements pour personnes âgées dépendantes et les unités de soins de longue durée restent exclus de cette réintégration. Notre page sur la location meublée non professionnelle détaille le régime, et le glossaire du LMNP en donne la définition.

Point de vocabulaire utile pour une indépendante : le statut de loueur en meublé professionnel suppose plus de 23 000 euros de recettes meublées et des recettes supérieures aux autres revenus d'activité du foyer, les deux conditions étant cumulatives et appréciées au niveau du foyer fiscal. La condition d'inscription au registre du commerce et des sociétés a été supprimée par la décision du Conseil constitutionnel du 8 février 2018, elle ne doit plus être citée. Une cessation d'activité qui fait chuter vos autres revenus peut donc vous faire basculer d'un statut à l'autre sans que vous n'ayez rien changé.

SCPI et pierre-papier

Pour une indépendante qui ne souhaite pas gérer de bien en direct, les sociétés civiles de placement immobilier distribuent un revenu sans gestion locative. Leur taux de distribution moyen s'est établi à 4,91 % en 2025 selon le bilan annuel de l'ASPIM publié le 9 février 2026, avec une dispersion allant de 4,2 % pour les véhicules résidentiels à 6 % pour les diversifiés. Ces chiffres sont des moyennes de marché, le capital n'est pas garanti, la liquidité est limitée et le prix de part peut baisser, comme plusieurs véhicules l'ont montré ces dernières années.

L'acquisition en nue-propriété temporaire présente un intérêt spécifique pour préparer une échéance datée : la pleine propriété se reconstitue à l'extinction de l'usufruit, ce qui permet de faire coïncider le début des revenus avec la cessation d'activité, sans percevoir de revenu imposable pendant la phase de constitution. Notre page sur les SCPI, le simulateur SCPI et le guide SCPI ou immobilier locatif posent les termes de la comparaison. Le podcast Out of the Box consacre un épisode au rendement et aux risques des SCPI.

Retraite TNS : combien mettre de côté chaque mois quand on est indépendant

La question finale est un chiffrage. Elle se pose dans l'ordre suivant : quel revenu vous manquera-t-il à la retraite, quel capital produit ce revenu, et quel effort mensuel constitue ce capital sur votre horizon.

Estimer le manque

Le point de départ est votre relevé de carrière et votre estimation indicative globale, disponibles sur le portail commun des régimes de retraite. Ils donnent une projection de pension, pas une garantie. Comparez ce montant à votre budget actuel, pas à votre chiffre d'affaires : c'est l'écart entre la pension projetée et les dépenses réelles qui définit le besoin. Notre article sur ce qu'il faut pour vivre de ses rentes pose le raisonnement inverse, à partir du capital.

Le capital nécessaire, et l'effort correspondant

Le tableau ci-dessous illustre l'effort mensuel théorique nécessaire pour constituer un capital donné, selon la durée et une hypothèse de rendement annuel net de frais de 4 %. Cette hypothèse est une convention de calcul, elle n'est ni un engagement ni une prévision : les performances passées ne préjugent pas des performances futures, et un rendement de 4 % suppose une part d'actifs risqués, donc une possibilité de perte en capital.

Capital viséEffort mensuel sur 10 ansEffort mensuel sur 20 ansEffort mensuel sur 30 ansRevenu théorique à 3 % de retrait annuel
100 000 euros680 euros273 euros144 euros250 euros par mois
200 000 euros1 359 euros546 euros288 euros500 euros par mois
300 000 euros2 039 euros818 euros432 euros750 euros par mois
500 000 euros3 396 euros1 364 euros720 euros1 250 euros par mois

Deux enseignements se dégagent. Le premier est la puissance de la durée : viser 300 000 euros demande 432 euros par mois sur trente ans et 2 039 euros sur dix ans, soit près de cinq fois plus pour le même objectif. Le second est que ces montants restent atteignables pour une part significative des indépendantes, à condition d'être prélevés régulièrement plutôt que décidés en fin d'exercice, quand la trésorerie a déjà été absorbée. Notre article sur ce que rapportent 100 000 euros placés donne les ordres de grandeur par support, et notre guide préparer sa retraite déroule la construction complète.

Le calendrier par tranche d'âge

Avant 40 ans, la priorité est la régularité et l'ouverture des enveloppes, dont l'antériorité fiscale se construit avec le temps. Entre 40 et 50 ans, la capacité d'épargne est généralement maximale et la capacité d'emprunt encore intacte : c'est la fenêtre où l'immobilier locatif se finance le plus facilement. Entre 50 et 60 ans, la déduction des versements sur un PER produit son effet le plus fort si la tranche marginale est élevée, et la préparation opérationnelle de la cession commence.

Après 60 ans, l'enjeu devient la sécurisation progressive et le calendrier fiscal : ordre des sorties, articulation entre liquidation des droits et cession, échelonnement des rachats pour éviter de concentrer l'imposition sur un seul exercice. C'est aussi le moment où la fin de la déductibilité des versements à partir de 70 ans, instaurée par l'article 9 de la loi de finances pour 2026, devient un paramètre de calendrier.

Ce que cet article ne remplace pas

Il ne remplace pas votre relevé de carrière. Les moyennes citées ici décrivent des populations, pas votre situation : une carrière mixte, des trimestres validés à l'étranger, des périodes d'activité à faible revenu ou un statut de conjointe collaboratrice non formalisé changent complètement le résultat, et seuls vos relevés le disent.

Il ne remplace pas non plus l'arbitrage entre revenu immédiat et droits futurs, qui est une décision économique vous appartenant, ni la validation par votre expert-comptable des conséquences d'un changement de statut ou d'assiette. Un bilan patrimonial sert à poser ces éléments ensemble, et notre diagnostic en ligne permet de dégrossir la situation.

Un mot pour finir sur l'urgence relative de ce sujet. Rien de ce qui est décrit ici ne se joue en une décision unique ou irréversible : ouvrir un plan avec un versement modeste, mettre en place un prélèvement mensuel, demander son relevé de carrière, ce sont des gestes réversibles, à faible enjeu individuel, dont l'effet vient de leur répétition. Le seul choix réellement irréversible, en matière de retraite d'indépendante, est celui de ne rien faire pendant quinze ans.

Questions fréquentes

Quelle est la retraite moyenne d'un TNS indépendant ?
Cela dépend du régime. Fin 2023, selon la DREES, la pension mensuelle brute de droit direct atteignait 2 740 euros pour les anciennes professions libérales, 910 euros pour les non-salariés agricoles, et 1 320 euros pour la moyenne de ces régimes de non-salariés, contre 1 670 euros pour l'ensemble des retraités. Les artisans et commerçants sont depuis 2020 comptabilisés dans le régime général, dont la pension moyenne est de 1 530 euros.
Pourquoi la pension des indépendants est-elle plus faible que celle des salariés ?
Parce que l'assiette de cotisation est un revenu professionnel que l'indépendant arbitre lui-même, souvent minoré pour préserver la trésorerie, et parce que les régimes complémentaires des non-salariés génèrent historiquement moins de points que l'Agirc-Arrco. S'y ajoutent les années de démarrage à faible revenu, qui valident peu de trimestres, et une confiance fréquente dans la revente future de l'entreprise.
Quel est le plafond de déduction d'un PER pour un TNS en 2026 ?
Le plafond applicable aux travailleurs non salariés atteint 88 911 euros pour 2026, avec un plancher de 4 806 euros, contre 37 680 euros et un plancher de 4 710 euros pour une personne salariée. L'article 9 de la loi de finances pour 2026 a par ailleurs mis fin à la déductibilité des versements à partir de 70 ans et porté de trois à cinq ans le report des plafonds non utilisés.
Le contrat Madelin existe-t-il encore en 2026 ?
Les contrats Madelin souscrits avant le 1er octobre 2020 continuent de fonctionner et peuvent recevoir des versements, mais aucun nouveau contrat ne peut plus être souscrit depuis cette date. Ils imposent une sortie en rente viagère et un versement annuel régulier, deux contraintes que le plan d'épargne retraite a supprimées. Un transfert vers un PER est possible et ses conséquences se mesurent contrat par contrat.
Peut-on compter sur la vente de son entreprise pour financer sa retraite ?
C'est possible mais cela ne constitue pas un plan à soi seul. Une part significative des cessions ne se réalise pas au prix espéré, se conclut avec un paiement échelonné, ou n'aboutit pas faute d'acquéreur, en particulier quand l'activité repose sur la personne du dirigeant. Une entreprise dont la valeur dépend entièrement de son dirigeant se vend mal, et le risque est concentré sur un seul actif.
Quelles exonérations s'appliquent à la vente d'un fonds ou d'une patientèle au départ à la retraite ?
L'article 238 quindecies du CGI exonère totalement la plus-value professionnelle lorsque la valeur des éléments transmis est inférieure ou égale à 500 000 euros, partiellement entre 500 000 et 1 000 000 euros, sous condition de cinq ans d'activité. L'article 151 septies A prévoit une exonération liée au départ à la retraite. Pour les titres de société, l'article 150-0 D ter offre un abattement fixe de 500 000 euros jusqu'au 31 décembre 2031.
Vaut-il mieux un PER ou de l'immobilier locatif pour préparer sa retraite de TNS ?
Les deux ne remplissent pas la même fonction. Le PER agit sur l'impôt de l'année du versement et bloque les fonds jusqu'à la retraite, hors cas de déblocage anticipé. L'immobilier locatif mobilise un crédit, donc des revenus justifiables au moment de l'emprunt, et produit un revenu foncier imposable. Le choix dépend de la tranche marginale, de l'horizon et de la capacité d'emprunt, jamais d'une règle générale.

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